Jules Hoffmann, prix Nobel de physiologie 2011. Le chemin qui a conduit ce chercheur de la drosophile au Nobel de médecine a commencé au doctorat, avec les sauterelles…
Qu'un spécialiste de l'immunité des insectes remporte la plus haute distinction mondiale en médecine illustre à merveille les étranges méandres de la science
Par Jean Hamann
Étonnant qu'une conférence sur les drosophiles puisse encore faire salle comble en 2011. Mais lorsqu'elle est prononcée par un chercheur qui vient de remporter coup sur coup le Nobel de physiologie ou médecine, le prix Shaw en sciences de la vie et en médecine, le prix international Gairdner (la plus importante reconnaissance décernée par le Canada dans le domaine scientifique) et la Médaille d'or du CNRS, la conférence prend une tout autre dimension. Le 20 octobre, Jules A. Hoffmann a pris la mesure de la popularité que lui confèrent ces distinctions en franchissant le seuil de l'amphithéâtre Fischer du Centre de recherche du CHUL: tous les sièges et le moindre centimètre carré de plancher étaient occupés pour sa première conférence publique en Amérique du Nord depuis l'obtention de son Nobel.
Jules Hoffmann est né à Echternach au Luxembourg en 1941. Son père, entomologiste et professeur de sciences naturelles, lui transmet sa passion pour les insectes. Le chemin qui conduit le chercheur de la drosophile au Nobel de médecine commence au doctorat, avec les sauterelles. Son directeur de thèse s'étonne que les transferts de tissus entre sauterelles effectués dans son laboratoire causent rarement des infections, même si les interventions sont pratiquées dans des conditions qui sont loin d'être aseptiques. Il confie à son jeune doctorant le soin de trouver pourquoi. Ses travaux conduisent à la découverte de peptides antimicrobiens qui permettent aux insectes de résister aux attaques des envahisseurs.
En 1964, Jules Hoffmann devient chercheur au CNRS en France où il poursuit ses travaux sur l'immunité des insectes. Le chercheur et son équipe livrent la pièce maîtresse de leur œuvre en 1996 dans un article où ils démontrent le rôle d'un récepteur membranaire (Toll) dans l'immunité innée chez les drosophiles. Ce récepteur est l'une des composantes du système de défense non spécifique et immédiat employé par les insectes pour se défendre contre les microbes. Il permet la reconnaissance de fragments de microbes qui enclenchent la mobilisation des cellules chargées de détruire les envahisseurs.
Deux ans plus tard, Bruce Beutler, avec qui il partage le Nobel 2011, démontre l'existence de récepteurs semblables à Toll chez les mammifères. Depuis, on a découvert la présence de ce système dans toutes les classes d'organismes vivants, même chez les plus primitifs comme l'éponge. «Le système d'immunité innée serait apparu avec les premiers organismes multicellulaires il y a un milliard d'années et il a été conservé même chez l'humain, souligne le chercheur. Notre peau produit quotidiennement des quantités appréciables de peptides antimicrobiens grâce à ce système. Il y en a aussi dans les larmes.»
Si ces travaux lui ont valu le Nobel de médecine, c'est parce «qu'ils ont ouvert de nouvelles voies pour le développement de la prévention et pour des thérapies contre les infections, les cancers et les maladies inflammatoires», a expliqué le jury du comité Nobel. Dans une entrevue accordée peu après l'obtention de ce prix, Jules Hoffmann disait que cette distinction ne faisait pas de lui un expert sur toutes les questions touchant la science et la société. Mais, en soi, sa carrière est un plaidoyer convaincant contre les prétentions de la recherche orientée. Que des travaux sur l'immunité des insectes puissent conduire à de nouveaux vaccins, des thérapies anticancéreuses et des traitements contre les allergies, les inflammations et les maladies infectieuses en dit long sur les méandres qu'emprunte parfois la science, en plus de donner matière à réflexion à ceux qui croient que la société en aurait plus pour son argent en réduisant les fonds alloués à la recherche fondamentale pour en consacrer davantage à la recherche orientée vers des applications monnayables.