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Le journal de la communauté universitaire ÉDITION DU 23 SEPTEMBRE 2010
Volume 46, numéro 4
 

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La peur bleue des chercheurs

Les modifications apportées au recensement par le gouvernement fédéral vont enlever un outil fondamental d’analyse aux chercheurs universitaires

Par Yvon Larose

Le prochain recensement quinquennal de la population canadienne aura lieu en 2011. Pour la première fois en 35 ans, il ne comptera pas de questionnaire long obligatoire. En clair, 100 % des ménages recevront un formulaire court obligatoire de 10 questions. De plus, quelque 35 % des ménages seront invités à participer à une enquête basée sur un questionnaire long auquel ils seront libres de répondre ou non.

Cette décision du gouvernement fédéral, justifiée par le respect de la vie privée et de la liberté individuelle, a été prise sans consultation et rendue publique fin juin. Elle relègue aux oubliettes le questionnaire long qui a été obligatoire, jusqu’au recensement de 2006, pour 20 % des ménages. La décision n’a pas eu comme seule conséquence la démission, en juillet, du statisticien en chef de Statistique Canada. Elle a aussi provoqué une levée de boucliers à travers le pays, en particulier parmi les chercheurs universitaires en sciences humaines, en sciences sociales et en sciences de la santé. «Cette décision aura des effets considérables, car on nous enlève un outil fondamental d’analyse, notamment pour la recherche et l’évaluation des politiques et programmes  publics», explique Richard Marcoux
, professeur 
au Département de sociologie et directeur de l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone.

Selon lui, ce qu’il est convenu d’appeler la «crise du recensement» interpelle au premier chef les chercheurs universitaires. «Notre capacité d’analyser les transformations sociales au Québec et au Canada sera affectée, poursuit-il. La décision aura aussi un effet sur les chercheurs qui s’intéressent à des sous-populations qui répondent moins à une enquête volontaire, comme les personnes âgées, les nouveaux immigrés, et ceux et celles qui sont dans le besoin.» Les chercheurs en histoire subiront eux aussi les contrecoups des modifications apportées au recensement. «On tient des enquêtes statistiques au Canada depuis 1852, rappelle Richard Marcoux. La décision du gouvernement Harper va créer une brèche dans notre patrimoine statistique qui compromettra à l’avenir notre capacité à comprendre notre histoire.»

Le 16 septembre, l’Institut de la statistique du Québec diffusait un communiqué demandant que le questionnaire long du recensement de 2011 redevienne obligatoire. Sinon, l’Institut croit que la décision du gouvernement conservateur va entraîner une diminution significative de la fiabilité, de la comparabilité et de la cohérence de l’information statistique disponible. De plus, les différentes administrations publiques pourraient se voir contraintes de réaliser des enquêtes supplémentaires pour pallier le manque de données. Même si l’impression des formulaires du recensement 2011 a débuté, Richard Marcoux estime qu’il est encore temps pour le gouvernement fédéral de faire marche arrière. «Les chercheurs universitaires souhaitent profiter de la reprise des activités parlementaires à Québec comme à Ottawa pour relancer le débat», indique-t-il.

Autres points de vue
Louis-Paul Rivest est professeur 
au Département de mathématiques et de statistique et directeur de l’antenne Laval du Centre interuniversitaire québécois de statistiques sociales (CIQSS). Ce centre met à la disposition des chercheurs en sciences humaines, en sciences sociales et en sciences de la santé des microdonnées de Statistique Canada, entre autres celles du recensement. Au CIQSS de l’Université, le professeur Rivest supervise l’étudiante au doctorat en épidémiologie Nathalie Savard. «L’objectif de sa thèse, explique-t-il, est la détermination des facteurs individuels et contextuels associés à l’apparition des bébés de petits poids. Notre unité d’analyse pour l’analyse contextuelle est le CLSC et nous utilisons les données de recensement pour avoir des données socioéconomiques sur les CLSC.» Selon lui, les données du recensement sont utiles pour produire des estimations de moyennes de variables socioéconomiques à des niveaux géographiques relativement fins.

Le professeur Stephen Gordon
, du Département d'économique, rappelle tout d’abord le rôle essentiel du recensement pour la recherche dans sa discipline. «Il est impossible, dit-il, de mener une étude empirique en économie au Canada sans le recensement.» À la suite des modifications décidées par le gouvernement fédéral, ce dernier croit que les chercheurs en économique ne pourront plus mener de recherches sur un certain nombre de questions, notamment les relations entre le revenu et la scolarité, et l’évolution de la pauvreté. «Sans la pierre angulaire du recensement, poursuit-il, notre capacité de faire l’analyse conjoncturelle, par exemple de la gestion de la politique financière, sera compromise.»

Le professeur Simon Langlois
, du Département de sociologie, utilise présentement les données du recensement pour l’étude de l’évolution des classes moyennes au Québec et au Canada. «En sociologie, indique-t-il, ces données nous servent à étudier un grand nombre de phénomènes sociaux, comme les inégalités hommes femmes, l’assimilation linguistique des immigrants et les phénomènes de génération. Ces données sont directement pertinentes pour le développement économique et la planification des politiques.» Selon lui, il est faux de dire qu’on peut remplacer le recensement par des enquêtes. «Les enquêtes, affirme-t-il, doivent se fier à un point de référence aux cinq ans pour établir leur validité et leur sûreté.»

Donald Fyson
, professeur au 
Département d’histoire, mène présentement une recherche sur les forces policières au Québec de 1840 jusqu’à 1920. «Les données nominatives des recensements jusqu’en 1911 me sont précieuses, dit-il, car elles me permettent d’identifier des connétables ou autres formes de policiers dans des petites municipalités pour qui nous ne possédons pas d’autres sources fiables.» Selon lui, dans bien des cas, ceux qui utilisent régulièrement les données du recensement pour effectuer leurs propres analyses de tendances historiques jusqu’au présent devront arrêter leurs analyses en 2006, année du dernier recensement. «Pour les historiens en général, poursuit-il, la crainte est davantage pour les recherches futures.»





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