La réduction du couvert de glace dans l’océan Arctique se traduira-t-elle par une augmentation de la productivité de ses eaux? On serait porté à le croire puisque moins de glace signifie plus de lumière pour le phytoplancton, mais il y a un hic. Les éléments nutritifs doivent également être au rendez-vous en abondance suffisante pour soutenir cette croissance, et l’eau douce des fleuves qui se jette dans l’océan crée, en raison de sa faible densité, une strate intermédiaire qui freine la remontée des eaux profondes riches en éléments nutritifs.

Jean-Éric Tremblay, Johannie Martin, Gérald Darnis et Louis Fortier, du Département de biologie et de Québec Océan, et 11 autres chercheurs canadiens ont profité du réchauffement climatique exceptionnel survenu dans l’Arctique en 2007 pour étudier cette question dans la zone côtière de la mer de Beaufort. Cette année-là, un phénomène lié au réchauffement climatique, nommé anomalie dipolaire arctique, a entraîné une fonte de la banquise sans pareille depuis 30 ans ainsi que de forts vents entre août 2007 et juillet 2008. Ces conditions ont ajouté six semaines à la période libre de glace à l’automne 2007 et la période de croissance planctonique a repris un mois plus tôt au printemps 2008, rapportent les chercheurs dans un récent numéro du Geophysical Research Letters.

Les relevés effectués par les chercheurs à bord du navire de recherche Amundsen à l’automne 2007 ont permis de repérer des zones très riches en éléments nutritifs là où les relevés antérieurs n’avaient rien révélé. À peine le tiers de ces éléments nutritifs a été utilisé par le phytoplancton avant l’englacement. Au printemps 2008, les concentrations en nitrate (un élément clé pour la croissance des plantes) et en chlorophylle (un indicateur de l’abondance du phytoplancton) étaient respectivement trois fois et vingt fois plus élevées qu’en 2004. «En favorisant les remontées d’eaux profondes, les forts vents de 2007 et 2008 ont fortement augmenté fortement la production de phytoplancton sur la côte de la mer de Beaufort», résume Jean-Éric Tremblay.

Ce secteur de l’océan Arctique est névralgique sur les plans social, économique et culturel parce que beaucoup d’oiseaux et de mammifères marins y séjournent. Les chercheurs estiment que la productivité de cette région continuera d’augmenter si la force des vents s’intensifie et qu’ils ramènent vers la surface les éléments nutritifs des zones plus profondes de l’océan.