Une somme d’argent investie dans un jeu dont l’issue est modulée par le hasard, des sensations fortes reliées au risque financier encouru, l’espoir de réaliser des gains importants en peu de temps, la conviction qu’il existe des trucs pour faire sauter la banque, l’exaltation du gain, la spirale infernale dans laquelle s’enlisent ceux qui tentent de se refaire après avoir perdu des sommes importantes, les forçant à mentir ou à frauder pour s’en sortir: les points communs entre la bourse et les jeux de hasard ne manquent pas. Se pourrait-il que la bourse soit le creuset de comportements de jeux problématiques?
   
«Il y a des gens qui, plutôt que d’aller au casino, s’installent devant leur ordinateur et s’amusent à faire des placements boursiers. Parmi eux et parmi les courtiers professionnels, il y a probablement des joueurs pathologiques… comme il y en a parmi les journalistes et les professeurs d’université», répond pragmatiquement Robert Ladouceur, professeur à l’École de psychologie et spécialiste des jeux de hasard. Les données empiriques sur les comportements problématiques associés aux investissements boursiers sont rares, mais le Council On Compulsive Gambling du New Jersey rapporte que dans les six semaines qui ont suivi le krach du 19 octobre 1987, 44 % des appels faits à sa ligne d’écoute téléphonique étaient liés au marché boursier, alors qu’auparavant ces appels ne représentaient que 2 % des cas. «Évidemment, c’est lorsque les choses vont mal que les joueurs problématiques se manifestent, commente le professeur Ladouceur. En 20 ans de carrière auprès des joueurs pathologiques, personne ne m’a jamais dit: “Aidez-moi. Je ne peux m’arrêter de jouer et je gagne tout le temps.”»
   
La bourse est-elle un jeu de hasard d’un point de vue psychologique? «Nous avons dû prendre position sur la question parce que nous recommandons aux joueurs pathologiques de cesser toute activité de gambling après leur thérapie et que certains patients nous demandaient s’ils devaient se débarrasser de leurs placements boursiers, répond le psychologue. Notre conclusion est que tout dépend de leurs motivations. S’ils jouent dans l’espoir de réaliser de gros gains rapidement, qu’ils misent de l’argent qu’ils n’ont pas le luxe de perdre, qu’ils continuent à jouer afin de regagner l’argent qu’ils ont perdu et qu’ils sont happés par cette activité au point où elle interfère avec les activités normales de leur vie, on leur recommande de vendre leurs actions.»

Hasard et certitude
Les courtiers auront tôt fait de couper court à l’analogie entre les jeux de hasard et la bourse en faisant valoir que leurs connaissances du marché et leur expérience éliminent une bonne part d’incertitude et leur assurent un avantage sur un portefeuille d’actions choisies au hasard ou par quelqu’un qui s’y connaît peu. «C’est ce qu’on espère toujours, mais ce n’est pas nécessairement la norme chez les courtiers», estime Denis Moffet, conscient qu’il ne se fera pas d’amis dans les firmes de courtage. Professeur au Département de finance et assurance où il donne notamment le cours Gestion appliquée du portefeuille, ce spécialiste des marchés financiers agit lui-même comme consultant en placement auprès d’entreprises. S’il croit aux vertus de sa propre expertise dans les investissements qu’il recommande, il reconnaît néanmoins la dimension aléatoire des marchés boursiers. «Le hasard est l’un des concepts les plus difficiles à saisir et à admettre par l’esprit humain», souligne-t-il toutefois.
   
Les marchés boursiers sont composés de trois strates, rappelle-t-il: une strate fondamentale, la compagnie elle-même, une strate centrale, qui regroupe les firmes de courtage qui gravitent autour des compagnies et qui ont intérêt à ce qu’il y ait du volume dans les transactions, et enfin une strate ludique. «Tu prends un risque calculé face à un marché dont le comportement est en partie aléatoire, tu réalises la transaction et si tu as pris la bonne décision, tu fais un profit. Ça ressemble à un jeu dans un casino. Il y a un plaisir, un thrill à jouer à la bourse et les gens qui travaillent dans les firmes de courtage ne sont pas immunisés contre ça.»