Le doute comme credo
Ce titre d’un article paru dans le Fil des événements du 9 novembre au sujet du dernier ouvrage du biologiste Cyrille Barrette m’a laissé un peu perplexe. En tant que linguiste, j’ai de la difficulté à accepter que le doute puisse être un credo. Le mot credo correspond à la première personne du singulier du présent de l’indicatif du verbe latin credere et veut dire «je crois». Ceci exprime exactement le contraire du signifié de la première personne du singulier du présent de l’indicatif du verbe douter, que ce soit en latin ou en français. Logiquement, la position attribuée au professeur Barrette dans cet article est donc parfaitement contradictoire: s’il faut douter de tout, il faut aussi douter de la nécessité de tout douter.

Quant au traitement réservé à la foi, on décèle également une contradiction sous-jacente. On cite monsieur Barrette qui prétend que nous sommes «génétiquement prédisposés à croire». En même temps, cependant, il pourfend «l’infection [du cerveau des enfants] par les dogmes, les convictions, les rites, les obligations et les interdits arbitraires d’une religion particulière». Or, s’il est naturel de croire, au nom de quel principe peut-on combattre ce qui est dans nos gènes?

Qui plus est, pourquoi devrait-on avoir une foi aveugle dans la science? C’est elle qui a produit la bombe nucléaire qui a dévasté deux villes japonaises à la fin de la Seconde Guerre mondiale et qui plane comme une menace continuelle sur le futur de la planète. C’est elle qui a permis de construire les usines et les voitures qui polluent notre environnement. Il semblerait permis de douter qu’elle soit «notre seul espoir pour l’avenir».

Il y aurait lieu finalement de réfléchir plus profondément au rapport entre rationalité et morale. Monsieur Barrette relègue cette dernière dans le domaine du non scientifique, donc du non rationnel. Si c’était le cas, cela ferait de la morale un domaine de choix purement personnels. Mais, alors, qu’est-ce qui arrive si mon voisin pense que le vol est moralement acceptable et qu’il s’accapare de ma voiture? Au nom de quoi puis-je m’objecter à sa façon de voir ma propriété? Si je suis plus fort que lui, je pourrais peut-être le contraindre à me remettre mon bien, mais s’il est plus fort que moi, devrais-je tout simplement me résigner à aller à pied? Est-ce là un fondement acceptable pour bâtir des relations saines entre les personnes qui composent la société humaine? Si oui, il faut craindre pour les plus faibles parmi nous (en se rappelant qu’en vieillissant nous allons inévitablement nous retrouver dans cette catégorie nous aussi).

PATRICK DUFFLEY
Professeur titulaire au
Département de langues,
linguistique et traduction