Le troupeau de caribous de la rivière aux Feuilles montre des signes d’essoufflement. L’utilisation maximale de l’habitat estival et le déclin de la condition physique des faons et des adultes pourraient être annonciateurs de l’imminence d’un déclin démographique, suggère une étude présentée lors du Symposium nordique qui se déroulait les 25 et 26 février au pavillon Gene-H.-Kruger.
   
L’étudiante-chercheuse Joëlle Taillon, du Département de biologie, dont les travaux sont dirigés par Steeve Côté et Marco Festa-Bianchet du Centre d’études nordiques, s’est penchée sur l’utilisation de l’habitat d’été des deux troupeaux de caribous migrateurs du Québec-Labrador. Cet habitat englobe les aires de mise bas, où les jeunes naissent, et les aires d’estivage, où ils grandissent. «Les femelles qui allaitent et les jeunes en pleine croissance ont des besoins énergétiques élevés, de sorte que la qualité de l’habitat estival joue un rôle primordial pour ces animaux», souligne-t-elle.
   
Le Nord du Québec et le Labrador abritent deux grands troupeaux de caribous migrateurs dont la dynamique de population diffère. Dans les années 1950, le troupeau de la rivière George ne comptait que 5 000 caribous. Ses effectifs ont rapidement grimpé pour atteindre 776 000 en 1993. Un déclin important a ramené sa population à quelque 300 000 têtes au début des années 2000. De son côté, le troupeau de la rivière aux Feuilles comptait environ 56 000 bêtes en 1975 et il est en croissance depuis. Au moment du dernier inventaire aérien, en 2001, ses effectifs s’établissaient à 628 000.
   
Chaque année depuis 1990, les déplacements de 20 à 30 femelles de chaque troupeau sont suivis à l’aide de colliers émetteurs. Ces données ont permis d’établir que le déclin du troupeau de la rivière George s’est traduit par une diminution marquée de la superficie des aires de mise bas (de 50 000 à 8 000 km2) et des aires d’estivage (de 250 000 à 70 000 km2). Pendant ce temps, même si le troupeau de la rivière aux Feuilles était en pleine croissance, la superficie de son habitat d’été demeurait stable. «Le troupeau utilise déjà tout l’habitat accessible dans la péninsule de l’Ungava», explique Joëlle Taillon.
   
Cet accroissement du nombre de bouches à nourrir avec une «tarte végétale» de taille constante pourrait signifier des portions plus petites ou de moindre qualité pour chacun, du côté de la rivière aux Feuilles. «La masse des faons naissants y est 16 % plus basse que dans le troupeau de la rivière George. Au moment du sevrage, la masse des jeunes est environ 20 % plus basse. Nous avons aussi noté des différences entre les deux troupeaux au chapitre de la masse musculaire et des réserves de gras chez les faons et chez les femelles adultes. La qualité de l’habitat pourrait être en cause», avance l’étudiante-chercheuse. Ces différences se répercutent-elles sur les effectifs du troupeau de la rivière aux Feuilles? Le prochain inventaire aérien, qui sera réalisé en juillet prochain, tirera la question au clair.
   
L’étude de Joëlle Taillon s’inscrit dans le projet Caribou Ungava qui vise à améliorer les connaissances actuelles sur la dynamique de population et sur les déplacements des caribous migrateurs du Nord du Québec et du Labrador. Dirigé par Steeve Côté, ce projet, doté d’un budget de près de 1,7 M$ sur cinq ans, s’intéresse également à l’impact des changements climatiques et des activités industrielles — notamment les installations hydroélectriques et minières — sur l’écologie du caribou.