Les jeunes Québécois boudent-ils les sciences? Oui et non, serait-on enclin à répondre à la lumière des informations présentées lors du colloque «Relève en culture scientifique: un enjeu capital?», organisé par le Musée de la civilisation et l’Université Laval les 19 et 20 octobre. D’une part, le nombre d’étudiants inscrits dans des programmes à saveur scientifique atteint des sommets dans les universités québécoises. Pour affirmer le contraire, il faudrait considérer que tous les programmes des sciences de la santé ne sont pas des sciences! Par contre, ces chiffres rassurants masquent des tendances inquiétantes en sciences pures, en sciences appliquées et en génie.

En effet, de 1999 à 2005, les inscriptions dans tous les programmes de baccalauréat ont augmenté de 10 % au Québec. Pour leur part, les inscriptions dans les programmes à contenu scientifique ont fait un bond de 11 %. «Cette hausse provient d’une augmentation de 31 % dans les programmes des sciences de la santé, a toutefois précisé l’une des conférencières, Claire Deschênes, professeure au Département de génie mécanique. En sciences pures et en génie, les inscriptions n’ont augmenté que de 0,5 %.»

Cette situation résulte surtout d’une redistribution des effectifs féminins dans les programmes universitaires: les femmes optent massivement pour les sciences de la santé (hausse de 52 %) et l’administration (hausse de 20 %), au détriment des sciences pures et du génie (baisse de 13 %). Plus spécifiquement, ce sont les programmes de sciences pures qui écopent (baisse de 26 %), les programmes de génie enregistrant même une légère hausse de leur clientèle féminine. Les hommes sont également plus nombreux à s’inscrire en sciences de la santé (+ 27 %) et en administration (+ 27 %), alors que les sciences pures et le génie ont connu une augmentation plus modeste (+ 7 %).

«Dans ce contexte, il faut se demander si l’offre de personnel hautement qualifié dans les sciences pures et appliquées sera suffisante pour répondre à la demande croissante anticipée», soulève Claire Deschênes qui a dirigé de 1997 à 2005 une chaire visant à accroître la participation des femmes en sciences et génie. Pour contrer la désaffection des carrières scientifiques, la professeure propose, d’une part, de s’attaquer au problème du décrochage scolaire chez les garçons, puisqu’ils s’investissent spontanément en sciences et génie. D’autre part, il faut continuer de promouvoir les sciences et génie auprès des femmes, insiste-t-elle, tout en reconnaissant que l’objectif de parité semble utopique considérant que 45 % de la clientèle masculine universitaire est inscrite dans des programmes de sciences et de génie, contre 14 % du côté des femmes. «La différence est énorme et il y a lieu de se demander s’il serait souhaitable que 45 % de toute la clientèle au baccalauréat soit inscrite dans des programmes de sciences et de génie considérant que la société a des besoins multiples», glisse-t-elle au passage.

Culture et persévérance
Pour promouvoir la culture scientifique et susciter des vocations, Jean-Marie  De Koninck, professeur au Département de mathématiques et de statistique, suggère de miser sur les médias. «Un fossé énorme est en voie de se creuser entre la science et la société», constate-t-il. Pour combler ce fossé, il propose d’avoir recours à un outil qui pénètre dans chaque foyer: la télévision. «C’est la principale source d’information et de divertissement du citoyen.»

«Malheureusement, la science est mal servie à la télé alors qu’il pourrait en être autrement», estime-t-il, citant l’exemple de l’émission Numbers diffusée sur les ondes de CBS. Cette série policière intègre des mathématiques au scénario de chaque épisode et ses 11 millions de téléspectateurs sont invités à en approfondir le contenu en visitant le site Web de l’émission. «La télévision sert alors non pas à enseigner les sciences, mais à stimuler la culture scientifique de la population», précise-t-il.
   
Le problème ne se situe pas uniquement sur le plan des vocations, a souligné pour sa part Simon Larose, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation. En effet, de 30 à 50 % des étudiants qui s’inscrivent dans un programme de sciences pures ou appliquées au cégep ou à l’université n’obtiendront pas leur diplôme dans un domaine scientifique. Depuis quelques années, Simon Larose tente de mieux cerner les déterminants de la persévérance aux études dans ces programmes afin d’aider les établissements d’enseignement à conserver cette clientèle. Il supervise d’ailleurs le programme MIRES (Mentorat pour l’intégration et la réussite des étudiants en sciences) dans le cadre duquel des étudiants de l’Université Laval accompagnent de nouveaux étudiants de niveau collégial en vue de favoriser leur persévérance dans leur programme d’études.

Et l’emploi?
Le problème de la relève scientifique se pose aussi sur les plans de la formation et de l’emploi, a souligné Sylvie Dillard, pdg du Fonds québécois de la recherche sur la nature et les technologies. «Il est peu utile de former davantage de spécialistes en sciences et en technologies si le marché de l’emploi ne peut les accueillir, a-t-elle fait valoir. Le taux de chômage chez les détenteurs de doctorat est présentement de 10 % au Québec.» La cause du problème serait double, juge-t-elle. D’une part, on forme les étudiants au doctorat comme s’ils allaient tous faire des carrières universitaires – ce qui n’est pas le cas pour les deux tiers d’entre eux -, de sorte qu’ils ne sont pas préparés à répondre aux besoins concrets d’innovation des entreprises. D’autre part, les entreprises québécoises confient, comparativement à l’Ontario, une plus faible proportion de leurs efforts en recherche et développement à des diplômés hautement qualifiés, sous-utilisant ainsi leur potentiel. «Si on veut arriver à quelque chose, il faudra intéresser plus de filles aux carrières scientifiques, contrer le décrochage scolaire des garçons, encourager un mode de formation qui favorise l’innovation et trouver des façons d’intégrer les jeunes diplômés aux activités de R et D des entreprises», a résumé Sylvie Dillard.
   
Le Québec n’est pas dans une position de force pour affronter les défis démographique et économique qui s’annoncent, ont constaté plusieurs conférenciers. En effet, si la tendance actuelle se maintient, le pourcentage de la population québécoise âgée de 65 ans et plus passera de 12 à 27 % d’ici 2030 et le pourcentage de la population active, présentement à 65 %, ne sera plus que de 50 % en 2040. Il y aura donc moins de travailleurs pour régler la facture des services gouvernementaux et des programmes sociaux. Par ailleurs, les inscriptions universitaires augmenteront jusqu’en 2014 pour décliner progressivement par la suite, ce qui laisse présager une pénurie de diplômés de haut savoir, une situation qui risque d’affaiblir la position du Québec par rapport à la concurrence des économies émergentes. Dans ce contexte, il sera de plus en plus difficile d’assurer le maintien du niveau de vie actuel au Québec. «Pour toutes ces raisons, il faut exercer une force égale et opposée aux forces sociales qui freinent l’accès aux carrières en sciences et génie», a conclu scientifiquement Claire Deschênes.