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Volume 44, numéro 14 | 4 décembre 2008

Divers

Esprit de salon

Dans son essai Fiction du monde, l’historien de la littérature Guillaume Pinson se penche sur les liens entre romans et mondanité à l’aube du 20e siècle

Par Pascale Guéricolas

Imaginez la scène. À la fin du 19e siècle, Lydie Auberrnon tient salon littéraire et artistique à Paris en utilisant… une sonnette! Une seule personne peut prendre la parole à la fois, et le tintement de la sonnette se charge de corriger le mufle qui ose interrompre le convive, ne serait-ce que pour réclamer des petits pois.
   
Aux yeux de n’importe quel profane, cette anecdote donne un coup de projecteur sur un monde passablement suranné. Guillaume Pinson, lui, va plus loin. Dans son essai Fiction du monde (Presses de l’Université de Montréal), plutôt que d’aligner les faits cocasses ou incongrus qui caractérisent cette période de la Belle Époque, le chercheur en littérature s’efforce de comprendre l’influence qu’a pu exercer cet univers qui se transforme au début du siècle sur celui des journaux et des romans. Prenant acte que les pratiques mondaines qui ont cours dans les salons agonisent à cette période, il décrit minutieusement de quelle façon le discours public les récupère et comment elles renaissent sous une autre forme. Au fond, le récit des amours des stars, et les comptes rendus de fêtes que l’on peut lire dans bien des magazines people aujourd’hui ont une parenté sérieuse avec les chroniques mondaines que l’on pouvait lire dans Le Gaulois ou Le Figaro à l’époque.
   
Les médias de masse prennent véritablement leur envol en France entre 1870 et 1914. Les chiffres des tirages des journaux ont de quoi faire pâlir d’envie n’importe quel patron de presse contemporain. Le Journal, par exemple, tire à un million d’exemplaires, et la capitale parisienne compte environ 150 quotidiens vers 1889. À cette époque, la facture visuelle change également. La photo remplace la gravure et le dessin, les contraintes éditoriales se modifient et, bien sûr, le texte évolue. «Il faut savoir que les journalistes se recrutent parmi les écrivains car ils sont disponibles, souligne Guillaume Pinson. Cela donne à la presse un fini littéraire qu’elle a perdu aujourd’hui. On fait du roman avec des faits.»

Des textes destinés à l’impression
Fiction du monde met en lumière l’évolution stylistique du texte. Progressivement, ce dernier sort des salons, et donc passe d’une forme lue devant un public restreint à l’imprimé qui vise un large auditoire anonyme. Cet auditoire, soit dit en passant, est beaucoup plus hétérogène étant donné l’éclatement de la société de l’Ancien Régime. Pendant plusieurs années, des traces de cet attachement à l’oralité mondaine subsistent toutefois, même dans les journaux. Telle chroniqueuse, par exemple la comtesse de Martel, a recours au récit dialogué lorsqu’elle raconte de façon satirique une visite aux courses ou tout autre événement de la bonne société. Il s’agit, comme l’écrit Guillaume Pinson, de donner au journal un «ton vivant et leste».
   
Par ailleurs, nombreux sont les journalistes écrivains qui puisent leur inspiration dans l’univers mondain pour ensuite écrire des fictions ou encore ont recours aux chroniques mondaines comme banc d’essai. Le plus célèbre d’entre eux demeure sans doute Marcel Proust. Ce dernier collabore régulièrement au Figaro, au début du 20e siècle, et y publie les Salons parisiens où il présente des personnalités dans un cadre intime. Ces textes se lisent comme des préparations techniques à la mise en relation des héros de romans de l’auteur d’À la recherche du temps perdu. «Dans ces articles, on sent constamment l’écrivain journaliste tenté de déborder les limites plus ou moins claires du journal, tandis que se rappelle à lui, avec insistance, la nécessité de produire un texte répondant aux exigences journalistiques: concision et référence à l’actualité», écrit l’auteur.
   
Proust n’est d’ailleurs pas le seul à osciller de l’univers mondain à l’univers littéraire. La publication Gil Blas publie beaucoup de petits récits inspirés d’un détail du quotidien, ce que Guillaume Pinson qualifie d’«esthétique du minuscule». Maupassant a d’ailleurs recours à cette source d’inspiration venue des faits divers ou des récits quotidiens du journal pour écrire des nouvelles, comme celle du bouton de bottine où un détail trahit le mari infidèle. Peu à peu, le journal remplace donc le salon mondain comme lieu de circulation des rumeurs, au grand dam des nostalgiques qui s’émeuvent de la disparition du bel esprit. «Le 19e siècle est hanté par l’idée de la décadence de la conversation, fait remarquer le professeur au Département des littératures. Certains considèrent le journal comme le fossoyeur de la conversation, car il empêche les gens de se parler dans un wagon de train, par exemple.» Paradoxalement, le salon a pourtant besoin du journal pour continuer à vivre publiquement en publicisant ses activités mondaines. Cet état de tension dure quelques décennies jusqu’à ce que finalement les médias de masse emportent la mise, au moment de la Première Guerre mondiale. Les salons deviennent alors l’apanage d’une époque disparue.

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