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Volume 42, numéro 15 | 7 décembre 2006

Société

La haine en ligne

Louise Langevin, professeure à la Faculté de droit, a étudié le discours des sites Internet antiféministes

Par Renée Larochelle

Demandez au commun des mortels si des propos diffamatoires et haineux contre un groupe de personnes ont leur place sur le Web et il est fort probable qu’il vous répondra par la négative. Pourtant, on trouve actuellement sur Internet des sites antiféministes dont le contenu fait dresser les cheveux sur la tête. Les auteurs de ces sites sont des groupes de défense des droits des pères et des hommes qui affirment eux-mêmes vouloir défendre leurs droits. S’y retrouvent des termes comme «féminazisme», «fémididacture», «Féministan» (un rapprochement avec l’Afghanistan), pour ne citer que ces exemples. Les femmes y sont traitées de «connasses», d’«imbéciles», d’«immatures» et de «cupides». Cependant, le flou juridique entourant la définition même de propos discriminatoires et haineux selon la Charte des droits et libertés de la personne du Québec fait qu’il est difficile de porter plainte contre les auteurs de ces sites. Le Code criminel ne protège pas non plus les femmes contre la propagande haineuse. En revanche, la Loi canadienne sur les droits de la personne propose un recours afin, entre autres, de faire fermer ou corriger des sites Web qui propageraient un discours susceptible d’exposer les femmes à la haine et à la discrimination. 

C’est ce qu’a constaté Louise Langevin, professeure à la Faculté de droit et titulaire de la Chaire d’étude Claire-Bonenfant sur la condition des femmes, au terme d’une recherche portant sur cinq sites Web québécois et francophones se disant dédiés à la promotion des droits des pères et des hommes et à la dénonciation du féminisme. «Par définition, un site antiféministe présente des réactions d’hostilité et de ressentiment explicite face au féminisme et à l’égalité revendiquée par les femmes, souligne Louise Langevin. À cet égard, Internet constitue un puissant outil de communication, facile à mettre en ligne, sans contrainte géographique et financière, permettant de communiquer avec les membres actuels ou d’en recruter de nouveaux.»

Une image dégradante
Première caractéristique de ces sites: le féminisme serait la cause de nombreux problèmes sociaux comme le suicide chez les hommes, la dénatalité, le décrochage scolaire et la perte des valeurs chez les jeunes, l’éclatement de la famille, le taux élevé de divorce, derrière ces propos se profilant l’idée que «c’était mieux avant». Certains sites sont plus subtils que d’autres et reconnaissent que le féminisme a été utile dans le passé et que les hommes doivent s’inspirer du combat des femmes dans leur lutte. Seconde caractéristique: la désinformation, où sont remises en question les statistiques portant sur la violence faite aux femmes, l’écart salarial entre les hommes et les femmes et la pauvreté chez les femmes. Troisièmement, les hommes seraient des victimes de la société matriarcale et des avancées du féminisme. «L’impossibilité pour les hommes de renoncer à la paternité est une injustice sociale, alors que les femmes, elles, ont la possibilité de se faire avorter aux frais de l’État», disent les signataires de certains textes. Dernière caractéristique: le dénigrement de la mère, de la femme et des féministes en général. C’est ce que Louise Langevin appelle la «diabolisation» de la femme, avec d’un côté la «bonne» féministe – en autant qu’elle ne va pas trop loin dans ses revendications – et de l’autre la «mauvaise» féministe, celle par qui le malheur arrive.

«Les sites étudiés proposent une image très dégradante des féministes, des femmes et des mères, qui auraient pris le contrôle de la société, explique Louise Langevin. On emploie pour les désigner des épithètes qui ne seraient pas tolérées par des minorités visibles. Peut-on traiter impunément les féministes de "féminazistes"? Ne s’agit-il pas là d’un discours haineux?» Pour améliorer le choses, la juriste prône la mise sur pied de comités de surveillance sur le Web, dont la mission serait d’analyser le contenu des sites antiféministes, soulignant qu’il existe aux États-Unis certains comités de surveillance sur le Web qui examinent des sites haineux contre les Juifs. «Quand on parle de haine dirigée contre une groupe de personnes, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas faire la même chose avec les femmes», conclut Louise Langevin.      

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