Imaginez la scène. Il est 13 h, le lundi 5 mars. Environ 500 membres du personnel de l’Université sont assis au Grand Salon du pavillon Maurice-Pollack, les yeux fermés, les mains sur les genoux. Le seul bruit qu’on entend est celui des respirations, et encore. Personne ne dort ou ne somnole; au contraire, tout ce beau monde semble profondément vivre le moment présent, dans un exercice de méditation suggéré par Matthieu Ricard, ce scientifique français devenu moine bouddhiste à 26 ans et auteur de plusieurs livres dont Plaidoyer pour le bonheur. «On peut arriver à cultiver la compassion ou tout autre sentiment altruiste comme on a appris un jour à faire du vélo, dit Matthieu Ricard. C’est parfois difficile au début mais au bout d’un certain temps, on peut se permettre de lâcher le guidon et se mettre à chanter, par exemple.»

Axant sa conférence – organisée par le Comité sur la santé psychologique du personnel – sur le thème du bonheur au quotidien, Matthieu Ricard répète que le bonheur est un entraînement de l’esprit qui s’apprend et se cultive. Docteur en génétique cellulaire, l’interprète français du Dalaï-lama participe depuis quelques années à des travaux scientifiques menés par de grandes universités américaines sur l’influence de la méditation à long terme sur le cerveau  Les résultats de ces recherches démontrent clairement que la méditation améliore l’attention, diminue le stress et augmente la santé du système immunitaire. La méditation nous aiderait aussi à nous sentir mieux dans notre peau, à nous rendre plus heureux, en somme, à nous rapprocher de ce bonheur qui nous file constamment entre les doigts. Mais qu’est-ce que le bonheur au juste?

Une poignée de sel dans un verre d’eau
Aristote disait que le bonheur était le but à atteindre entre tous. Goethe affirmait que trois jours ininterrompus de bonheur seraient insoutenables. Nombre d’intellectuels disent que le bonheur ne les intéresse pas et qu’il constitue pour eux la dernière chose à atteindre. Où est le bonheur? Nulle part, dit Matthieu Ricard. Le bonheur est une manière d’être. Le bonheur est fait de compassion, de résilience et de liberté intérieure. Le bonheur authentique ne dépend pas de circonstances extérieures mais bien de la manière dont nous interprétons les choses et les événements.     Malheureusement, des «toxines» comme la jalousie, l’arrogance, l’orgueil et l’égocentrisme nous empoisonnent la vie. Une crise de colère nous plonge dans des états tellement extrêmes qu’on en parlera plus tard en disant «Je n’étais plus moi-même». Le meilleur antidote à ces toxines est la pratique de l’amour altruiste. Au lieu d’être obsédé par la personne qui nous a fait du mal, souhaitons-lui tout l’amour du monde. Au lieu de nous mettre en colère et de ne faire plus qu’un avec elle, regardons-là et détachons-nous d’elle. Tout le monde ne s’en portera que mieux.

«En étant prisonniers de notre bulle égocentriste et de nos émotions, nous sommes une cible parfaite pour les toxines», révèle Matthieu Ricard. Tout est une question de perception et d’état intérieur. Une poignée de sel dans un verre d’eau déclenche une tempête. La même poignée lancée dans un lac ne trouble même pas la surface de l’eau. La méditation aidant, nous pouvons redevenir maître de nos émotions et renverser la vapeur. La richesse des pratiques contemplatives est infinie, dit encore le moine. La gestion de ses émotions, l’acquisition d’une forme de liberté intérieure et de la pleine conscience de sa vie font qu’on se rapproche du bonheur. Seulement, il faut prendre le temps de regarder en soi. Comme l’a dit un sage : «Prenez soin des minutes, les heures prendront soin d’elles-mêmes».