Chez la chèvre de montagne comme chez bien d’autres espèces de mammifères polygames, il vaut mieux être un mâle costaud pour plaire à ces dames. Mais ce n’est pas parce que le père est grand et fort que tous ses descendants le seront pour autant, révèle une étude publiée par une équipe du Centre d’études nordiques dans un récent numéro des Proceedings of the Royal Society B.
   
Julien Mainguy et Steeve Côté, du Département de biologie, Marco Festa-Bianchet, de l’Université de Sherbrooke, et David Coltman, de l’Université de l’Alberta, ont estimé le succès reproducteur des chèvres de montagne du troupeau de Caw Ridge en Alberta pendant douze ans. Cette espèce affiche un dimorphisme sexuel notable côté poids: la moyenne est d’environ 75 kilos pour les femelles (l’écart va de 60 à 85 kilos) et de 100 kilos pour les boucs (écart de 77 à 118 kilos). Des études antérieures ont montré que les gros mâles passaient plus de temps à conter fleurette aux femelles et qu’ils obtenaient plus souvent leurs faveurs sexuelles. Il était donc logique de penser que les gros boucs produisent davantage de descendants, mais encore fallait-il le prouver.
   
Grâce à des analyses génomiques effectuées à partir d’échantillons biologiques prélevés sur 296 spécimens, les chercheurs ont pu établir avec certitude les liens de filiation de 96 chevreaux. À eux seuls, 5 des 57 pères potentiels du troupeau revendiquent la paternité de 51 % des jeunes. La principale caractéristique qui explique les différences dans le succès reproducteur des mâles? Le poids. De belles qualités comme l’âge, le statut social et la taille des cornes comptent pour des prunes aux yeux des femelles de cette espèce.   
   
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Comme le poids est intimement lié au succès reproducteur des boucs et, à un moindre degré, à celui des femelles, les chercheurs ont voulu savoir dans quelle mesure la masse corporelle était un caractère transmissible aux descendants. Les données montrent que l’adage tel père, tel fils s’avère fondé chez la chèvre de montagne, mais il en va tout autrement lorsque le rejeton est de sexe féminin. En effet, le poids des femelles, mesuré à l’âge d’un an, est inversement proportionnel à celui de leur père.

Les femelles qui s’accouplent avec de gros boucs en retirent des bénéfices si elles produisent des mâles puisqu’ils seront plus costauds et que, une fois adultes, ils auront à leur tour plus de chance de se reproduire. Par contre, si elles produisent des filles, celles-ci seront plus petites et elles auront probablement un succès reproducteur moindre. «Ce conflit expliquerait pourquoi le dimorphisme sexuel dans la masse corporelle se maintient chez cette espèce et probablement chez d’autres espèces», avance Steeve Côté. Il expliquerait aussi pourquoi il existe une grande variabilité dans le poids des spécimens de même sexe, même si les gros spécimens semblent jouir de la faveur des femelles.