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Volume 46, numéro 14 | 9 décembre 2010

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Le spectateur-dieu

Avec ses histoires entrecroisées où gravitent les êtres humains liés par un fil invisible, le film choral est une fenêtre ouverte sur le monde

Par Renée Larochelle

Avez-vous vu le film Babel ? Difficile de raconter, sans trop s’y perdre, ce film d’Alejandro González Iñárritu sorti en 2006 et qui se déroule dans quatre pays différents. Il y a ce couple d’Américains en vacances (Brad Pitt et Cate Blanchett) qui, en plein désert marocain, est victime d’une balle perdue. Branle-bas de combat au cours duquel on essaie de porter secours à la femme grièvement blessée. Parallèlement, deux jeunes Marocains blessent accidentellement une touriste américaine en essayant le fusil de chasse que leur père a reçu en cadeau d’un homme d’affaires japonais. À des milliers de kilomètres de là, aux États-Unis, la nounou mexicaine qui garde les enfants des Américains en vacances au Maroc se perd dans le désert après avoir passé illégalement la frontière. Pendant ce temps, au Japon, une adolescente sourde dont la mère s’est suicidée et le père est constamment absent, tente de sortir de son isolement. Bref, il est très ardu de résumer un film comme Babel.
    
Cette difficulté est d’ailleurs une caractéristique du film choral qui comporte des voix différentes, mais unies par un fil conducteur. Dans Babel, ce fil conducteur est le fusil, celui par qui le malheur arrive. «Le défi du spectateur consiste à faire le lien entre les différentes histoires et d’imaginer lui-même la fin du film», explique Maxime Labrecque, dont le mémoire de maîtrise en littérature et arts de la scène et de l’écran porte notamment sur les composantes cinématographiques du film choral à travers deux autres films: Continental, un film sans fusil de Stéphane Lafleur (2007) et Cœur d’Alain Resnais (2006). «Beaucoup de cinéphiles apprécient cette complexité, mais d’autres, moins habitués au genre, l’apprécient moins et ont l’impression de rester sur leur faim quant au sort des protagonistes, dit ce passionné du septième art. Habituellement, un film choral ne comporte pas de commencement ni de fin, mais bien un long milieu; il revient au spectateur de reconstituer le casse-tête.»

Un microcosme de la société
Autre caractéristique du film choral: la multiplicité de personnages principaux (il n’y a pas de personnage principal à proprement parler, mais plutôt trois ou quatre) et leur importance relativement égale. Par exemple, dans Cœurs, les personnages qui se croisent et s’entrecroisent sont à peu près tous sur un pied d’égalité. Chacune des histoires qu’ils vivent pourrait faire l’objet d’un film à elle seule. Les émotions humaines sont le plus souvent au cœur du film choral, la peinture des émotions l’emportant sur l’action. «Il n’y a pas de grand conflit, il n’y a rien à résoudre, et donc la fin triomphante n’a pas sa place, rappelle Maxime Labrecque. On regarde ce type de film pour se divertir, certes, mais surtout pour observer un microcosme de la société et pour se laisser surprendre par les différents liens qui existent entre les histoires. Dans bien des cas, pourtant, on a l’impression qu’il ne se passe rien. Pensons à Continental, un film sans fusil, où est explorée la banalité du quotidien de quatre personnes en mal d’amour et d’attention. Là encore, le cinéaste apporte davantage de questions que de réponses.» Enfin, le montage joue un rôle crucial dans ce type de film, étape qui lui donne son rythme, l’habileté du monteur consistant en quelque sorte à «zapper» au bon endroit afin de tenir le spectateur en haleine tout en lui permettant de faire le lien entre les différentes trames narratives.

Le chœur a ses raisons
Selon Maxime Labrecque, la palme de l’œuvre ayant marqué les débuts officiels du film choral revient à Short Cuts (1993) de Robert Altman. Mais d’autres films antérieurs ont contribué à définir le genre, que ce soit American Graffiti (1973, George Lucas), Nashville (1975, Robert Altman) ou encore Les uns et les autres (1981, Claude Lelouch). Cela dit, la liste des films chorals s’allonge: pensons à des films comme Le violon rouge  (1998, François Girard), Magnolia (1999, Paul Thomas Anderson), Traffic (2000, Steven Soderbergh), 21 grammes (2003, Alejandro González Iñárritu) ou encore Crash (2004, Paul Haggis). Fait intéressant, Maxime Labrecque reconnaît un lien de parenté entre le film choral et certaines séries télévisées comme Six Feet Under ou Desperate Housewives. D’un épisode à l’autre, l’action évolue autour de plusieurs personnages principaux et l’accent peut être mis sur un personnage en alternance. «Comme pour le film choral, chaque personne est liée aux autres, et une action ou une parole peut déclencher une véritable réaction en chaîne, indique Maxime Labrecque. Rien n’est laissé au hasard.» À son avis, les soap operas, où chaque épisode se termine sur une fin ouverte — laissant l’intrigue en suspens et le spectateur bouche bée — auraient également certains éléments en commun avec le film choral.
       

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Le film Babel (2006) d'Alejandro González Iñárritu répond à un des canons du film choral: la multiplicité de personnages «principaux».

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