Les bonnes intentions ne produisent pas toujours les meilleurs investissements. C’est une des conclusions sous-jacentes du rapport du commissaire à l’environnement et au développement durable du Québec, qui a scruté la façon dont le gouvernement provincial a injecté 1,5 milliard de dollars dans la lutte contre les changements climatiques. L’analyse d’Olivier Boiral, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les normes de gestion du développement durable à la Faculté des sciences de l’administration.

Comment expliquer que le Québec risque de ne pas atteindre ses objectifs de réduction des gaz à effet de serre de 6 % pour 2008-2012 malgré les efforts financiers consentis?

Même si plusieurs mesures volontaires prévues par le protocole de Kyoto pour baisser les émissions de gaz à effet de serre sont intéressantes, l’atteinte de l’objectif dépend aussi beaucoup de l’activité économique globale. Par exemple,  la crise de 2008 a eu un effet sur la baisse de GES dans beaucoup de régions du monde. Lorsque l’activité économique augmente, comme au Québec plutôt épargné par la crise mondiale, cela tend à avoir un effet sur la hausse des GES dans certains secteurs, en particulier dans les transports. À noter que, pour la même période, les émissions industrielles ont nettement diminué. Ce que le rapport met en lumière, c’est que le gouvernement n’a pas été capable de démontrer l’efficacité des mesures prévues dans son plan d’action sur les changements climatiques. Pas forcément parce qu’elles ne fonctionnent pas, mais surtout parce que le gouvernement ne parvient pas à en mesurer précisément les effets. Impossible de dire dans quelle proportion la mise en place des actions gouvernementales a contribué à la réduction des GES dans tel ou tel secteur. On ne sait donc pas dans quelle mesure les investissements publics de 1,5 milliard de dollars ont été efficaces.

Pourquoi un tel flou dans les chiffres?
Il y a deux interprétations possibles. La première, selon le rapport du commissaire au développement durable, c’est que le gouvernement n’a pas fait son travail. Il n’a pas suivi de façon assez rigoureuse les bénéfices de ses différentes actions pour réduire les gaz à effet de serre. Il s’agirait donc d’un problème de gestion. L’autre interprétation, que je défends, c’est qu’il est très difficile d’évaluer l’effet des mesures sur la baisse des GES, comme le démontrent de très nombreux articles scientifiques. On a beaucoup d’informations chiffrées, mais pas toujours fiables. Il y a beaucoup d’erreurs, d’approximations de l’ordre de 20 à 30 % dans ce type de données. Imaginez le cas d’une usine québécoise. Est-ce que vous mesurez uniquement ses émissions de GES durant la production, ou aussi celles générées lors de l’approvisionnement et de la distribution de ses produits? Et comment s’assurer que les chiffres transmis par l’entreprise sont exacts? Dans bien des cas, les estimations très rigoureuses reviendraient très cher au gouvernement. Il faut donc déterminer si le contribuable souhaite que le 1,5 milliard de dollars de fonds publics soit investi dans des actions concrètes contre les changements climatiques ou dans des mécanismes de reddition de comptes avec des chiffres, des audits, des vérificateurs, ce qui ne garantit pas la fiabilité des données, mais leur donne seulement une apparence de légitimité. 

Comment alors peut-on améliorer notre lutte contre les gaz à effet de serre?
Le rapport donne des pistes intéressantes en matière de transparence accrue des coûts des mesures gouvernementales, mais peu d’indications sur la façon d’évaluer les actions les plus efficientes pour réduire une tonne de gaz carbonique. Certaines mesures coûtent très cher et rapportent peu. À mon avis, pour avoir davantage d’effet, il faudrait plus taxer l’essence, comme cela a été fait en Europe dès le début des années 1970. Les technologies vertes deviennent rentables si le prix des hydrocarbures monte, et le citoyen va être tenté alors d’acheter de petites cylindrées qui consomment moins. Au Québec, il est paradoxal qu’on ait vu une augmentation des ventes de grosses cylindrées, alors que le gouvernement veut lutter contre les changements climatiques. Le gouvernement aurait intérêt à instituer un malus écologique (une taxe supplémentaire), comme la France et l’Allemagne l’ont fait, qui impose les véhicules dépassant un certain seuil de consommation d’essence. On pourrait aussi augmenter la taxe sur l’essence qui alimente le fonds vert, celle qui a servi à financer le plan de lutte contre les changements climatiques dont on parle.

Propos recueillis par Pascale Guéricolas