Le 30 septembre, Zone Coopérative de l’Université Laval signait une entente avec Sony Canada et l’Association nationale des éditeurs de livres du Québec  (ANEL), faisant d’elle une pionnière dans le téléchargement en ligne de livres éducationnels francophones. Après les pays anglo-saxons, le marché francophone du livre s’ouvre au livre numérique. Cette nouvelle application technologique pourrait modifier en profondeur nos habitudes de lecture. L’opinion de René Audet, professeur au Département des littératures et chercheur au CRILCQ.

Sommes-nous à l’aube d’une révolution dans nos habitudes de lecture?

Oui. Nous allons assister à une transformation sensible de notre rapport avec le livre. Le plus récent ouvrage de Dan Brown, The Lost Symbol, lancé le 15 septembre aux États-Unis, s’est vendu, la première semaine, à un million d’exemplaires dans sa version papier et à 200 000 exemplaires numériques. Ce résultat confirme un bouleversement des pratiques de lecture. On lit différents types de textes sur une variété de supports, du livre dans toutes ses formes jusqu’au téléphone comme le BlackBerry et le iPhone, avec l’ordinateur et les liseuses comme formes intermédiaires. Même si elles sont encore assez peu répandues, les liseuses, ces tablettes électroniques spécialisées, modifient notre abord du livre. Elles stockent quelques centaines d’ouvrages, que l’on télécharge ou achète en ligne par la liseuse ou par l’ordinateur, dans un appareil qui n’est pas plus encombrant qu’un livre. Le Sony Reader, dont on parle beaucoup, a un écran de 15 cm. Il permet d’annoter le livre numérique et de faire de la recherche par mot-clé. Si je suis en déplacement, je n’ai pas besoin de m’encombrer de tel ou tel livre en format papier. Dictionnaires, romans, guides de voyages ou livres de recettes, tous les types de livres peuvent exister en format numérique. Le créneau des ouvrages de référence risque de se développer beaucoup plus rapidement que celui des ouvrages de littérature, en raison des usages spécifiques de ces livres et de la valeur sentimentale encore rattachée au livre papier. Par ailleurs, le livre papier ne disparaîtra probablement jamais. On aimera toujours lire une œuvre marquante de la littérature dans une belle collection comme La Pléiade.

Quel est le principal défi technologique des fabricants?

Leur défi consiste à offrir un produit adapté à la lecture de longue haleine. On lit facilement un courriel, que ce soit à l’ordinateur ou sur un téléphone cellulaire intelligent. Quelle technologie d’affichage se fera oublier suffisamment pour permettre aux lecteurs de bien apprécier le texte, les encouragera à lire 100 pages d’un roman? Le principal défi consiste à trouver le procédé offrant aux caractères à l’écran de la liseuse le même contraste que l’imprimé pour éviter la fatigue oculaire. Pour le moment, la qualité d’affichage offerte par les différents modèles de liseuses est un peu inférieure à celle du caractère imprimé sur papier. Elle permet néanmoins d’avoir une assez bonne expérience de lecture. Les liseuses actuelles, pour reprendre le mot de l’éditeur Gilles Herman, restent de très bons prototypes: poids minime, contraste et autonomie supérieurs à l’ordinateur portable. Le Sony Reader peut afficher plus de 6 000 pages avec une seule charge de la batterie interne. Il reste à parfaire ces caractéristiques pour convaincre le grand public. Mais avons-nous attendu le modèle parfait de micro-ordinateur avant de l’utiliser?

Quels sont les points les plus fréquemment discutés par les éditeurs?

Les considérations restent principalement d’ordre économique, technique et législatif, au détriment des auteurs et créateurs pour l’instant. On prévoit que d’ici cinq ans les ventes mondiales de livres numériques représenteront entre 10 et 15 % du marché du livre. On soutient également que le livre numérique doit coûter une fraction du prix du livre papier. Les aspects techniques portent notamment sur les formats des fichiers et la diffusion des livres, depuis un entrepôt numérique comme celui de l’ANEL jusqu’aux différentes plateformes comme les ordinateurs, les téléphones et les liseuses. Sur le plan légal, les discussions abordent notamment la question du droit d’auteur. Comment respecter la propriété intellectuelle des livres numériques sans pour autant utiliser des dispositifs comme ceux qui ont été adoptés puis abandonnés pour la musique en ligne?

Propos recueillis par Yvon Larose