Jusqu’au milieu des années 1990, le roseau commun était pratiquement absent du Grand lac Saint-François, un plan d’eau qui chevauche les régions de Chaudière-Appalaches et de l’Estrie. Dix ans plus tard, 345 colonies de la variété eurasienne de cette plante envahissante s’étaient installées sur ses rives. Que s’est-il passé pour que cette espèce, pourtant présente au Québec depuis plus d’un siècle, explose ainsi? Marie-Claire LeBlanc et Claude Lavoie, du Centre de recherche en aménagement et développement (CRAD), et leur collègue de McGill, Sylvie de Blois, avaient leur petite idée sur la question. Cette période coïncide avec un boom de construction résidentielle sur les rives du lac et un sol chamboulé constitue un terreau fertile pour cette espèce opportuniste. La logique semblait solide, mais les chiffres présentés par les chercheurs dans un récent numéro du Journal of Great Lakes Research contredisent toutefois cette hypothèse.
   
Entre 1990 et 2006, la construction résidentielle a effectivement connu un essor considérable aux abords de ce lac. En retraçant la date de construction de 519 résidences installées sur les rives du lac, les chercheurs ont établi que 44 % d’entre elles avaient été érigées pendant cette période. Les analyses ont toutefois livré des résultats qui vont à l’encontre des prédictions: la probabilité qu’il y ait présence d’une colonie de roseaux diminue à mesure que l’on approche d’une résidence construite depuis 1990.
   
Claude Lavoie et ses collaboratrices n’en démordent pas pour autant. L’explication qu’ils avancent pour réconcilier leur hypothèse avec les données s’appuie sur la cartographie de 2914 colonies situées en bordure des routes de la région. «C’est d’abord par le réseau routier que cette plante envahit le territoire, rappelle le professeur Lavoie. Or, la plupart des nouvelles maisons ont été construites dans le secteur sud du lac, où il y a peu de colonies de roseaux en bordure des routes.» Si le secteur nord du lac est plus accueillant pour les roseaux, c’est en partie parce qu’on y trouve plus de colonies de roseaux en bordure des routes et que les graines qu’elles produisent en abondance sont transportées par le vent jusqu’aux rives du lac. De plus, comme la décharge est située dans le secteur nord, les graines de roseau transportées par le courant y convergent. «La pression exercée par cette grande quantité de graines fait en sorte que plus de colonies s’établissent dans le secteur nord, ce qui diminue la force de la relation qui pourrait exister entre la date de construction des résidences et la présence du roseau», avance-t-il.
   
Si la propagation du roseau le long du réseau routier se poursuit, toutes les rives du Grand lac Saint-François seront éventuellement envahies, prédit le chercheur. Pour freiner la progression ce cette espèce, il faudrait limiter les perturbations du sol, en particulier dans les canaux de drainage bordant les routes, regévétaliser rapidement les sites perturbés après les travaux et ne pas défricher les rives. «Un propriétaire qui souhaitait avoir une vue imprenable sur le lac a eu l’idée d’enlever tous les arbres de son terrain qui bordaient la rive. Aujourd’hui, il a une vue imprenable sur la plus grande colonie de roseaux du secteur. Comme chercheurs, nous ne pouvons qu’émettre des recommandations sur ce qu’il serait souhaitable de faire. Notre pouvoir d’intervention pour changer les façons de faire s’arrête là.»