L’idée de départ était pourtant attrayante. Prélever chez une bactérie le gène responsable de la synthèse d’une protéine toxique pour certains insectes et l’introduire dans le génome d’une pomme de terre. Comme la plante produira ainsi son propre insecticide, elle sera immunisée contre les insectes, notamment le doryphore, mieux connu sous le nom de «bibitte à patates», qui ravagent cette production. Cette immunité «naturelle» rendra superflue la pulvérisation d’insecticides chimiques, une bonne affaire tant pour le portefeuille des producteurs de pommes de terre que pour l’environnement. Approuvée par les autorités américaines en 1995, la pomme de terre Newleaf, produite par Monsanto, a été retirée du marché en 2001, officiellement en raison de la méfiance des gros acheteurs, les producteurs de frites et de croustilles, à l’endroit des OGM. Mais un vice caché de Newleaf pourrait également être en cause dans cette fin hâtive, laissent entendre les chercheurs Conrad Cloutier et Simon Boudreault, du Département de biologie, et Dominique Michaud, du Département de phytologie, dans un article du numéro spécial de Cahiers Agricultures, publié à l’occasion de l’Année internationale de la pomme de terre.
   
En effet, après avoir passé en revue les 32 tests d’impact environnemental, réalisés par Monsanto ou par ses partenaires, qui comparaient Newleaf à des pommes de terre non transgéniques, les trois chercheurs ont découvert que, dans 42 % des cas, les populations d’insectes ravageurs autres que le doryphore augmentaient dans les champs de Newleaf. Des insectes peu exposés ou peu sensibles à la protéine toxique profitaient de l’absence des doryphores pour passer à table en plus grand nombre. Les herbivores les plus favorisés étaient des insectes suceurs de sève, notamment des pucerons, jusqu’à dix fois plus abondants sur Newleaf, des cicadelles, jusqu’à trois fois plus abondantes, et des punaises, jusqu’à six fois plus abondantes, tous considérés comme nuisibles. «L’impact de ces ravageurs est moins grand que celui du doryphore, mais certaines espèces de pucerons sont tout de même d’importants vecteurs de maladies virales qui détruisent les plants», souligne Conrad Cloutier. Cet impact imprévu de Newleaf aurait eu tôt fait de forcer les producteurs à faire appel à l’arsenal chimique pour protéger leurs champs, reléguant aux oubliettes les prétentions économiques et écologiques du produit. «Nos résultats appuient l’idée selon laquelle le développement de la pomme de terre Newleaf a pu être freiné par ses effets favorables aux insectes suceurs de sève, conclut le professeur Cloutier. Ça pourrait expliquer pourquoi Monsanto n’a pas défendu davantage son produit qui était par ailleurs très efficace contre le doryphore.»
   
Aux yeux des trois chercheurs, cette étude démontre l’importance de considérer l’impact écologique global des plantes comme Newleaf qui changent la communauté d’espèces associée à une plante et altèrent profondément la hiérarchie de dominance des herbivores dans l’agroécosystème. Même une monoculture comme un champ de pommes de terre constitue un environnement complexe à l’échelle spatiotemporelle des insectes.