«Avant tout, recourons à la prière. Supplions le Seigneur d’épargner notre cité et notre pays. Recourons à la Vierge Marie, Notre-Dame-de-Bon-Secours et disons fidèlement le chapelet à cette intention… » C’est en ces termes que l’archevêque du diocèse de Montréal lance un appel aux citoyens le 8 octobre 1918, alors que la grippe espagnole sévit dans le monde. À la fin du printemps 1919, cette pandémie aura fait plus de 100 millions de victimes, dont 50 000 au Canada.

Aujourd’hui, avec la grippe H1N1, la population n’est plus invitée à prier pour éviter la contamination. Elle est plutôt fortement incitée à se faire vacciner pour éviter la propagation de la maladie. Les temps ont changé mais la peur de la pandémie demeure toutefois. Peur d’attraper la maladie, peur de voir un de ses proches mourir. Malgré toute la campagne d’information qui circule dans les médias, des gens hésitent encore à se faire vacciner, résolus à ne pas s’en remettre entièrement au pouvoir médical. Selon Raymond Massé, professeur au Département d’anthropologie, cette résistance au pouvoir médical est normale, au moment où à peu près tout le monde a l’impression de se faire avoir, que ce soit au plan de la politique municipale, provinciale ou fédérale. Le cas de la grippe n’échappe pas à cette règle.

Se faire vacciner ou pas?
«Il existe actuellement une crise de confiance envers les experts et les élites chez la population, affirme Raymond Massé. Les gens ont aussi un problème de crédibilité envers la médecine. On a pensé longtemps que la science arriverait à solutionner tous les problèmes. Là, on voit bien que ce n’est pas le cas.» Les quelques ratés entourant la campagne de vaccination n’ont pas aidé non plus à renforcer cette crédibilité. Mais il aurait été utopique de penser qu’une opération de cette envergure se déroule sans dérapage, croit l’anthropologue. Le manque d’éthique journalistique de la part de certains médias qui ont tendance à faire de la désinformation au lieu de rapporter objectivement les faits n’aide pas non plus les gens à s’y retrouver. Une chose est sûre, selon Raymond Massé : les personnes ont le droit de critiquer et d’exprimer leurs craintes. Le phénomène serait même très sain.

«Il existe un écart entre le savoir populiste et le savoir scientifique, explique Raymond Massé. Et c’est ce fossé qui crée les problèmes de communication. Cela montre bien que la transmission de l’information constitue un immense défi.» Si la population québécoise semble avoir accepté à peu près en bloc de se faire vacciner contre la grippe H1N1, d’autres pays n’ont pas la piqûre pour le vaccin. Par exemple, qu’est-ce qui explique la réticence de la France face au vaccin, où toutes proportions gardées, la grippe a fait déjà  davantage de victimes qu’au Québec? Selon Raymond Massé, il faut voir là un témoignage de l’approche contestataire des Français et de leur méfiance proverbiale envers le pouvoir. «On considère souvent la France comme une société axée sur la justice sociale et le partage alors que ses habitants sont en fait beaucoup plus individualistes, dit-il. Pensons à la Loi sur le tabac où la France accuse un retard d’à peu près 15 ans sur l’Amérique du Nord.»