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Volume 45, numéro 15 | 7 janvier 2010

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Visa le noir, tua le blanc

Les mesures pour protéger les petits épiciers et les dépanneurs ratent leur cible

Par Jean Hamann

Deux mesures implantées par le gouvernement du Québec pour favoriser les petits épiciers et les dépanneurs ont l’efficacité d’un coup d’épée dans l’eau. Non seulement n’ont-elles pas produit la réaction escomptée du côté des grandes épiceries, mais elles pourraient même affecter la rentabilité des petits commerces, avancent Bruno Larue, professeur au Département d’économie agroalimentaire et des sciences de la consommation, et son collègue Olivier Bonroy, de l’INRA en France, dans les pages de la publication Canadian Journal of Agricultural Economics.

Les deux chercheurs membres du Centre de recherche en économie agroalimentaire ont développé un modèle au moyen duquel ils ont évalué l’impact de deux mesures visant à favoriser la compétitivité des petits commerçants face aux grands de l’alimentation. La première mesure consiste à limiter à quatre le nombre d’employés sur le plancher après une certaine heure de la journée et lors de jours fériés. «Le gouvernement croyait que les grandes surfaces choisiraient de fermer leurs portes pendant ces périodes, ce qui aurait donné un coup de pouce aux petits épiciers et aux dépanneurs. Elles ont plutôt choisi d’opérer avec un personnel réduit ou encore de ne pas respecter la loi et de payer les amendes», constate le professeur Larue. La deuxième mesure est l’instauration d’un prix plancher pour certains produits comme la bière et le lait.

Les travaux des professeurs Larue et Bonroy indiquent que ces mesures sont mauvaises pour les consommateurs et pour les petits commerçants qu’elles sont censées protéger. Le problème tient au fait que les trois grands distributeurs qui approvisionnent les petits détaillants sont aussi engagés dans le commerce au détail. En effet, Sobeys/IGA, Metro et Loblaws approvisionnent non seulement les épiceries du même nom et celles des bannières dont elles sont propriétaires, mais aussi les petits épiciers et les dépanneurs indépendants. «Ce sont les grands distributeurs qui fixent les prix des produits achetés par les petits épiciers, souligne Bruno Larue. Les trois distributeurs sont en concurrence, bien sûr, mais ils opèrent de la même façon et ils ne font pas de cadeaux aux petits détaillants. Le gouvernement a voulu donner une plus grande part du marché aux petits épiciers et aux dépanneurs en adoptant les deux règlements, mais c’était sans compter sur le fait que les distributeurs ont une emprise sur les petits détaillants.»

Depuis l’adoption du règlement sur le nombre limite d’employés en 1992, les grandes surfaces se sont multipliées et les petits épiciers ont continué de fermer boutique. Des mesures plus contraignantes pour les grandes chaînes ne seraient pas soutenables à long terme, croit le professeur Larue, et ce sont les consommateurs qui paieraient la note. «Le gouvernement devrait abolir ces règlements inefficaces et laisser à l’industrie le soin de régler ces questions», juge-t-il. Ne serait-ce pas signer l’arrêt de mort des petits joueurs dans le monde de l’alimentation? «Pas forcément. L’avenir des petits épiciers et des dépanneurs dépendra de leur capacité de se faire une niche. Ils doivent se démarquer des grandes surfaces en offrant des produits ou des services que les consommateurs ne trouvent pas ailleurs», dit-il, citant au passage le cas de Jardin mobile.

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